23.05.2017 /
Brunei
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Brunei: un an après l’instauration pénale de la charia

En mai 2014, le sultanat de Brunei a adopté un code pénal basé sur la charia. Dans quelques semaines, on devrait entrer dans la deuxième phase de cette application. L’occasion de faire le point sur l’état de la liberté religieuse dans le pays.

La charia en trois phases
Brunei est un petit royaume de l’Asie du Sud-Est, de 420 000 habitants niché entre la Malaisie et l’Indonésie. Toutes les traditions culturelles de Brunei, qu’elles soient culinaires, artisanales et même le costume national, semblent avoir été empruntées à la Malaisie et à l’Indonésie, les deux autres États de l’île de Bornéo. Aujourd’hui, un changement culturel se produit sous nos yeux. L’empreinte d’un islam conservateur y est de plus en plus visible,1 notamment depuis l’adoption du code pénal de la charia l’année dernière:

Phase 1: depuis mai 2014, tout musulman ayant une tenue indécente et n’allant pas à la mosquée pour la prière du vendredi est passible d’une amende ou d’une peine de prison.

Phase 2: le blasphème, le vol et l’adultère pourront entraîner la flagellation ou l’amputation.

Phase 3: les crimes d’homosexualité et d’apostasie (le fait de quitter l’islam) sont passibles de peine de mort par lapidation.

De quelle manière la charia affecte-t-elle les chrétiens?
La première phase de la charia a déjà entraîné un changement pour l’Eglise. Certaines clauses affectent directement les chrétiens qui représentent 9% de la population. Les non musulmans qui expriment publiquement leur foi peuvent désormais être condamnés à une amende et emprisonnés. En outre, en décembre dernier, il a été interdit à tous les chrétiens de célébrer Noël et d’installer des décorations de Noël visibles.

Interdiction pour un musulman de devenir chrétien (ou d’embrasser une autre religion). Peine encourue : mort

Interdiction de parler de sa croyance avec un musulman ou à un athée. Peine encourue : jusqu’à 5 ans de prison et CHF 14'400 (20 000 dollars de Brunei) d’amende.

Musulmans déjà convertis au christianisme avant l’instauration pénale de la charia. Peines encourues : perte de la garde des enfants, jusqu’à 5 ans de prison et CHF14'400 d’amende.

Interdiction pour les chrétiens (et les non musulmans) de prononcer 19 mots islamiques y compris le mot Allah. Peine encourue : jusqu’à trois de prison et CHF 8'700 (12 000 dollars de Brunei) d’amende.

Par ailleurs, les châtiments prévus dans les phases 2 et 3 concernent à la fois les musulmans et les chrétiens. Les prochaines phases rendront à coup sûr la vie des chrétiens de Brunei de plus en plus difficile.

Une Eglise sous surveillance
Le sultanat est une monarchie absolue qui réprime la liberté religieuse et figure à la 27ème place de l’Index Mondial de Persécution 2015, qui liste les 50 pays où les chrétiens sont les plus persécutés. Le Brunei reste haut placé dans la liste cette année. Les pressions maintenues par les autorités, la société, la famille, les amis et les voisins sur les membres de la minorité chrétienne ne se manifestent pas par une violence flagrante comme dans d'autres pays de l'Asie du Sud-Est mais les chrétiens doivent savoir rester très prudents. Les musulmans qui se convertissent au christianisme n’ont, par exemple, pas le droit de faire changer la mention « religion » sur leur carte d'identité.

Les religions autres que l’islam sont autorisées tant qu’elles ne constituent pas une menace pour l’islam. Mais le christianisme est perçu comme une menace pour les autorités et les chrétiens sont la minorité religieuse la plus surveillée.

Héritées des Britanniques (Brunei était un protectorat de 1888 à 1994), les deux dénominations catholique et anglicane sont les seules que reconnait le sultanat, soit au total, 4 bâtiments d’églises. Toutes les autres nouvelles églises sont considérées comme illégales. Pour se rendre à une célébration religieuse, les chrétiens doivent donc se réunir à l’étage de boutiques ou dans la maison de l’un d’entre eux.

Certains groupes ont réussi à se faire reconnaître légalement sous le statut de clubs, mais cela implique qu’ils doivent communiquer régulièrement aux autorités les noms des membres et l’état des finances. Les membres des églises souterraines vivent constamment dans la crainte : à n’importe quel moment, la police peut faire irruption et exiger la dissolution de l’assemblée.

En ce qui concerne les églises officielles reconnues par l’État, la surveillance est aussi de mise. Dans la plupart des cas, les téléphones des responsables sont sur écoute et leurs emails sont vérifiés. Les chrétiens doivent se parler au téléphone en utilisant des codes. Des informateurs du gouvernement sont régulièrement présents lors des célébrations.

Pourquoi la charia à Brunei ?
Très aimé de ses sujets, Hassanal Bolkiah, 68 ans, 29ème sultan de Brunei est l’un des hommes les plus riches du monde.2 Il est aussi à la tête d’un des pays les plus riches du monde. A la fois chef de l’État, premier Ministre, ministre de la Défense, ministre des Finances et chef religieux, son pouvoir sur le peuple de Brunei semble illimité. Lorsqu’il a fait part de son désir d’instaurer la charia dans son pays, cela a suscité l’étonnement car Brunei est un royaume islamique depuis des siècles. Trois hypothèses ont été avancées pour expliquer cette radicalisation :

Certains analystes pensent que la diminution des réserves de pétrole pourrait être une des sources de son sentiment d’insécurité, ce qui aurait pu pousser le sultan à vouloir contrôler ses sujets par d’autres moyens. Pendant tout ce temps, les services de protection sociale ont oeuvré efficacement pour acheter le silence du peuple.

Mais d’autres pensent que le motif est purement religieux. Cet héritage, selon les enseignements de l’islam, pourrait lui procurer une place au paradis.

D’autres encore sont convaincus que ce n’est pas le sultan lui-même qui est à l’origine de ces lois, mais qu’elles sont le fruit de la réflexion de ses conseillers personnels.

À la tête d’un pays tributaire des variations des ressources pétrolières, le sultan Bolkiah pourvoit à des programmes sociaux pour la population. Par exemple, les soins de santé sont gratuits pour les enfants et les coûts sont réduits au maximum pour les citoyens adultes. En échange, il a mis fin à la liberté de presse et de religion.

1 La charia a été déjà mise en oeuvre depuis 2011 pour tous les musulmans du pays en ce qui concerne les affaires civiles et familiales. Dès 1991, le sultan a mis en oeuvre une idéologie conservative selon laquelle la monarchie est présentée comme un défenseur de l’islam. Le gouvernement suit un plan d'islamisation parmi les populations tribales destiné à soutenir le mouvement « Dahkwa » (islamisation).
2 En 2008, le magazine Forbes a estimé sa richesse à plus 20 milliards de dollars américains. Il vit dans un palace dans lequel il y a plus de 1800 pièces et possède au moins 150 voitures Rolls-Royce. Une de ses femmes est connue pour avoir dilapidé un demi-million de dollars en une journée de shopping. Le Sultan Bolkiah a accédé au trône en 1967, après la résignation volontaire de son père, puis a été couronné l’année suivante.