17.07.2019 / news

Burkina Faso: plus de 5000 chrétiens déplacés

Les chrétiens sont considérablement affectés par les violences islamistes au Burkina Faso. Plus de 5000 sont déplacés. Au moins 200 églises ont été fermées au Nord du pays.

Personne n'était préparé

Les chrétiens sont considérablement affectés par les violences des groupes extrémistes au Burkina Faso. Depuis le début de l'année, au moins 27 chrétiens sont morts assassinés dans des attaques ciblées.

Outre les personnes tuées, un nombre inconnu de pasteurs et leurs familles ont été enlevés et restent en captivité. L'insécurité accrue a suscité une grande crainte au sein de la population chrétienne.

Selon plusieurs pasteurs, l'Église n'était pas préparée à la situation actuelle. Quelques-uns avaient prêché sur la persécution et mis en garde contre son imminence, mais personne n'était préparé à l'ampleur et à la rapidité de la détérioration de la sécurité. Plus de 200 églises ont été fermées dans le Nord du pays pour éviter de nouvelles attaques. Les cultes dominicaux sont découragés dans la plupart des régions rurales. Parmi les dénominations les plus touchées, les Églises appartenant à la dénomination des « Assemblées de Dieu », qui sont les plus représentées dans le Nord.

Plus de 5000 chrétiens déplacés

Un équipier de Portes Ouvertes qui s'est rendu récemment sur place explique: «Les djihadistes ont commencé à menacer les églises en envoyant des avertissements pour mettre fin aux cultes dans les communautés d'Arbinda, Dablo, Djibo, Kongoussi... Au début, ils demandaient que les femmes et les hommes soient séparés dans l'église. Puis, en peu de temps, les croyants ont été avertis de ne plus tenir de cultes chrétiens.»

Plus de 5’000 pasteurs et membres d'églises ont été forcés à s'installer dans des camps de déplacés à l'intérieur du pays ou se réfugient avec leur famille et leurs amis dans le Sud, le Centre ou à Ouagadougou, la capitale. Le plus grand nombre de chrétiens déplacés se trouve à Kaya, dans le Centre-Nord, où près d'un millier de chrétiens déplacés s'étaient enregistrés au moment de notre visite, et d'autres arrivent chaque jour.

«C'est le plus grand choc de notre vie»

Les gens se sont enfuis avec à peine plus que leurs vêtements sur le dos. La plupart des écoles chrétiennes du Nord ont été fermées. Beaucoup d'enfants chrétiens ne sont pas scolarisés et n'ont pas les moyens de payer les frais de scolarité dans leur nouvelle région. Partout dans le pays, des églises organisent la collecte de denrées alimentaires pour soutenir les croyants touchés, mais elles sont incapables de répondre à leurs besoins.

«C'est le plus grand choc de notre vie de chrétiens», explique le pasteur Daniel Sawadogo de Dablo. «Jamais dans notre imagination la plus folle nous n'avons pensé que cela arriverait et qu'aujourd'hui nous serions dépendants de l'aide d'autres chrétiens dans des endroits plus sûrs.» Le pasteur ajoute: «Nous avons laissé tout ce pour quoi nous avons travaillé. Nos enfants ont été renvoyés de l'école. Certains de nos hommes ont été tués sans sommation.»

Les responsables d'églises exhortent les chrétiens à tenir ferme

L'archevêque de Ouagadougou, Philippe Ouedraogo, a exhorté les chrétiens à ne pas céder aux luttes ethniques et religieuses: «Nous, les confessions religieuses et tout le peuple devons dire non. Nous ne nous enliserons pas dans cette dynamique, ce chaos ethnique et religieux. Nous sommes un peuple, nous resterons un peuple, le grain d'un seul panier.»

Certaines églises ont clairement indiqué qu'elles restent déterminées à poursuivre leurs programmes d'évangélisation dans les régions touchées.
Les dirigeants de la Fédération des Églises et Missions Évangéliques (FEME) ont déclaré qu'ils croient que l'Église tiendra bon: «Pendant la révolution, l'Église a été menacée par l'État et a connu une croissance. Ainsi, l'Église en sortira plus forte qu'elle ne l'est maintenant.»

«Jésus-Christ ne nous abandonne pas»

Le pasteur Philippe Bamogo déclare: «Nous savons ce que l'ennemi peut faire. Ses voies et ses stratégies nous sont largement révélées dans les Écritures. La douleur peut durer toute la nuit, mais la joie vient le matin. Nous souffrons aujourd'hui, mais nos cœurs sont forts dans le Seigneur. Il viendra à notre secours en temps voulu.»

Le pasteur Théodore Sawadago des Assemblées de Dieu de Kaya, ajoute: «Nous nous consolons dans la parole de notre maître Jésus-Christ: « Je ne te quitterai ni ne t'abandonnerai jamais ». Même si, en tant qu'Église, nous ne pouvions pas clairement voir venir cette persécution, nous croyons que cette situation va renforcer l'Église».

8 attaques ciblées contre les chrétiens depuis février

Depuis le début de l'année, 27 chrétiens sont morts assassinés dans 8 attaques ciblées.

  • Le soir du jeudi 27 juin, des hommes armés non identifiés sont entrés dans le village de Bani, à une dizaine de kilomètres de Bourzanga, dans le Nord du Burkina Faso. Ils ont tué quatre personnes, toutes catholiques. Selon les témoignages recueillis, les attaquants ont demandé à tous les villageois de s'allonger. Ils cherchaient des chrétiens en leur demandant leurs prénoms ou en cherchant des insignes chrétiens (comme des croix). Les quatre personnes qui portaient des croix ont été exécutées. Il s'agirait de David et Philippe Zoungrana, de Théophile Ouedraogo et Ernest Kassoaga.
  • Le dimanche 26 mai, 4 fidèles de l'église catholique de Toulfe, dans le Nord du pays ont été tués, lorsque des attaquants ont interrompu un office religieux. Selon l'agence Fides, huit personnes lourdement armées sont arrivées dans le village vers 9 heures à bord de quatre motos. Ils sont entrés dans l'église et ont abattu trois personnes. Un quatrième chrétien est décédé plus tard des suites de ses blessures. Plusieurs personnes ont été blessées dans l'assaut.
  • Le 13 mai, 4 catholiques ont été exécutés à Singa, dans la municipalité de Zimtenga, dans le Centre-Nord, lors d'une procession. Les agresseurs ont laissé partir les enfants, avant d'exécuter les quatre adultes.
  • Le 12 mai, 6 personnes, dont un prêtre, Siméon Yampa, ont été tuées par 20 à 30 hommes armés qui ont pris d'assaut l'église catholique de Dablo, au Nord du Burkina Faso, alors que la messe était célébrée. Ils ont incendié l'église, les magasins, le centre de santé et d'autres bâtiments.
  • Le 28 avril, 6 personnes ont été tuées dans une église de la petite ville de Silgadji, près de Djibo, dans le Nord du Burkina Faso. Les militants islamiques présumés sont arrivés sur sept motos vers midi, vers la fin du service, et ont tué le pasteur Pierre Ouedraogo, son fils Wend-Kuni, son beau-frère Zoéyandé Sawadogo (diacre), Sayouba et Arouna Sawadogo, et Elie Boena (instituteur) qui assistait au service. Le pasteur Ouedraogo laisse derrière lui sa femme, Roukieta, et six autres enfants.
  • Le 23 avril, Elie Zoré, responsable de l'église des Assemblées de Dieu de Bouloutou, a été assassiné près de la ville principale d'Arbinda dans la province du Sahel.
  • Le 19 février, Jean Sawadogo (54 ans), pasteur d'une église de Tasmakatt, a été tué sur la route entre Tasmakatt et Gorom-Gorom. Il laisse une veuve et sept enfants.
  • Le 15 février le prêtre Antonio Cesar Fernandez (72 ans) a été assassiné à la frontière de Nohao. Lui et deux autres prêtres ont été victimes d'une attaque djihadiste au poste alors qu'ils venaient du Togo.

Un État Islamique dans l'Est du Burkina Faso

Selon un récent rapport du journal britannique The Guardian, une grande partie de l'Est du pays est tombée sous la coupe de plusieurs groupes extrémistes islamiques, créant ce qui s'apparente à un État Islamique: «Les groupes attaquent les forces de sécurité, les écoles et d'autres symboles de l'État et exécutent les espions présumés du gouvernement.»

Un habitant témoigne: « À 18h, tout le monde doit aller à la mosquée, puis directement à la maison. Au milieu de la nuit, vous devez aller écouter des sermons. Vous n'avez pas le droit de les critiquer. Les femmes doivent se couvrir la tête. On ne parle pas de cigarettes, d'alcool, de musique, de célébrations...» Les habitants de cette région sont obligés de suivre les directives des extrémistes, sinon ils sont tués: «Si vous fumez, au début, on vous dit simplement de ne pas le faire. La troisième fois, ils te tuent.»

Le témoin ajoute: «Ils ont interdit la prostitution dans les mines, ils leur ont tranché la gorge. Ils tuent quelqu'un environ une fois par mois. Ce sont toujours des gens qu'ils ont prévenus. Sauf les prostituées. Ils ne les préviennent pas. Ils les tuent, c'est tout.»

La population piégée entre les extrémistes et les forces gouvernementales

Les conflits communautaires au sujet de la terre, de l'eau et d'autres ressources ne sont pas rares au Burkina Faso. Mais la situation a commencé à se détériorer depuis 2014, année où une révolution populaire a mis fin aux 27 ans de règne du président Blaise Compaoré. Elle a créé un vide de pouvoir que les groupes extrémistes ont rapidement comblé, attisant les conflits ethniques. Bon nombre des djihadistes appartiennent à l'ethnie peule. Selon un équipier de Portes Ouvertes dans la région:

«De nombreux facteurs contribuent à la violence au Burkina Faso: politiques, économiques, tribales et religieuses. Sur ce dernier point, de nombreux jeunes burkinabés ont été radicalisés par l'enseignement d'un prédicateur islamiste du nom de Malam Dicko, également chef du groupe extrémiste Ansarul Islam. Il est capable de diffuser ses enseignements sans entrave sur les stations de radio locales.»

Selon Rinaldo Depagne (International Crisis Group), si les groupes extrémistes qui ont pris le pouvoir à l'Est du Burkina Faso rencontrent un tel succès, c'est parce qu'ils ont un double discours. «Islam dur, mais aussi rhétorique politique: "Nous allons vous donner un système beaucoup plus égalitaire et vous offrir des services que l'État ne vous offre pas."»

Le gouvernement a déclaré l'état d'urgence dans sept des régions administratives du pays, mais beaucoup disent que ces mesures gouvernementales s'accompagnent de brutalité. L'ONG Human Rights Watch a documenté 40 meurtres commis par des groupes extrémistes islamistes armés dans le Nord du Sahel entre la mi-2018 et la fin mars 2019. Les forces de sécurité auraient tué trois fois plus de personnes. Ces brutalités ont également été rapportées par le site web journalistique New Humanitarian dans un rapport sur la situation au Burkina Faso. Les violences ont entraîné la création de milices d'autodéfense et, avec elles, une recrudescence de la violence ethnique.

Des dizaines de milliers de déplacés

On estime que la violence a fait des centaines de morts et des dizaines de milliers de civils déplacés depuis janvier, générant une crise humanitaire «sans précédent». Selon les chiffres de l'ONU, les attaques quasi quotidiennes contre les civils se sont traduites par:

  • Le déplacement de plus de 135'000 Burkinabés, dont les deux tiers depuis début 2019.
  • Le manque d'accès aux soins médicaux. 250.000 malades sont privés de soin car les centres de santé ont été fermés de force ou ont réduit leurs services.
  • La fermeture de nombreuses écoles. Jusqu'à 1'111 écoles sur 2.869 avaient été fermées (selon la BBC). Aujourd'hui, près d'un millier d'écoles restent closes. Environ 119'000 enfants sont privés d'instruction scolaire.

Un enseignant raconte: «Les djihadistes remplacent les écoles publiques par des écoles arabes. Nous avons reçu un avertissement sévère de partir. Le gouvernement a réussi à transférer certains élèves et enseignants dans des zones plus sûres.»

Portes Ouvertes pourrait mettre en place une aide

Nos équipes de terrain sont en train de déterminer quelle serait la meilleure aide à mettre en place pour les chrétiens du Burkina Faso. Portes Ouvertes ne travaille pas actuellement au Burkina Faso mais est présente au Mali, en Côte d'Ivoire, au Niger et au Togo.

Le Burkina Faso est situé au Sud du Sahel, partageant des frontières avec le Mali, le Niger, le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d'Ivoire. La population du pays est en majorité musulmane (35% de chrétiens).